Le Langage Philo Dissertation

La réflexion sur le langage est ancienne, mais les définitions classiques du langage restaient très génériques (faculté d’expression verbale de la pensée, …) et langue et langage étaient souvent confondus. C’est Ferdinand de Saussure dans ses Cours de linguistique générale qui a défini la langage comme la faculté de constituer une langue. Saussure a ainsi fondé la linguistique, en dissociant langue et langage.

Définitions générales du langage :

Langue, parole, dans le sens courant. Mais d’un point de vue philosophique, le langage est la faculté de communiquer la pensée par un système de signes (cf. langage des gestes) et en particulier par le moyen de la langue (ensemble de conventions adoptées par le corps social) associé à la parole (moyen verbal de communication).

Définitions et citations sur le langage :

Marx et Engels : “Le langage est la conscience réelle, pratique, existant pour d’autres hommes” (Idéologie allemande)

Saussure : “La langue est pour nous le langage moins la parole” (Cours de linguistique générale)

Bergson : “Le langae fournit à la conscience un corps immatériel où s’incarner” (L’évolution créatrice)

Wittgenstein : “La totalité des propositions est le langage” (Tractatus logico-philosophicus)

Sartre : “Par langage nous entendons tous les phénomènes d’expression et non pas la parole articulée qui est un mode dérivé et secondaire” (L’Etre et le Néant)

Lévi-Strauss : “Le propre du langage est d’être un système de signes sans rapports matériels avec ce qu’ils ont pour mission de signifier”

INTRODUCTION
Dans cette question philosophique, le « peut-on » peut se prendre selon deux acceptions, c’est à dire soit sous l’angle du « est-il permis ? » (est-il permis de tout dire ?), soit sous l’angle de « est-il possible ? «  (est-il possible de tout dire ?) Ce problème peut donc s’envisager selon la permission et selon la possibilité. Selon la permission, il s’agit de voir si moralement,  il est autorisé de tout dire ; et selon la possibilité, il s’agit de voir d’un point de vue ontologique et existentiel, s’il est seulement réaliste ou non de pouvoir tout dire avec le langage.

PREMIÈRE PARTIE : LE LANGAGE NOUS DONNE T-IL LA POSSIBILITÉ DE TOUT DIRE ?

A) Première sous-partie : le langage nous donne la possibilité de quasiment tout dire.

Premier argument : Le langage nous permet de pratiquement tout dire, car le langage, contrairement à la communication animale nous donne la possibilité d’exprimer des pensées précises et abstraites. Ainsi les abeilles communiquent entre elles, et se donnent des informations très précises sur les lieux précis où elles sont censées trouver du pollen. Mais les abeilles ne peuvent pas , par contre, exprimer autre chose. Leur communication est très restreinte, alors que le langage humain a une très grande plasticité puisqu’avec lui, on peut exprimer ses sentiments (amour, chagrin, joie…) mais aussi des raisonnements complexes comme des démonstrations mathématiques très abstraites. On n’a par contre jamais vu ni les abeilles, ni d’autres animaux être férus de science, de poésie, de philosophie… Bien sur, les animaux supérieurs comme les singes, les chiens, les dauphins peuvent exprimer leurs sentiments, mais par l’intermédiaire de gestuelles et de gémissements ; alors qu’un être humain peut composer une chanson pour exprimer ses sentiments (paroles et musiques). Les animaux supérieurs ont une intelligence émotionnelle comme les êtres humains ; mais étant dépourvus de langage, ils ne peuvent exprimer des pensées abstraites comme un raisonnement philosophique ou une démonstration mathématique. Avec le langage humain ; par contre, il semble qu’on puisse aborder une infinité de types de sujets des plus pratiques ( par exemple, » j’ai faim, j’ai froid » ) aux plus abstraits (résolution de problèmes mathématiques complexes, raisonnement philosophique comme dans la Critique de la Raison Pure où Kant montre et démontre que les cadres a priori de la perception sont l’espace et le temps).

Deuxième argument : Le langage nous permet quasiment de tout dire, car il nous offre la possibilité d ‘évoquer des choses inexistantes, disparues, qui ne sont plus  (passé) ou qui ne sont pas encore (futur). Le langage nous permet donc d’aller dans toutes les dimensions du temps. Ainsi, en histoire, on peut évoquer les âges antérieurs de l’Humanité, et en science-fiction, on peut imaginer les scénarios de la société future. Les animaux qui n’ont pas de langage sont contraints de toujours vivre dans le présent ; ils sont rivés au présent. Par contre, nous, les êtres humains, nous sommes dans l’épaisseur du temps, la durée et pas dans l’instantanéité pure des animaux, ou que recherchent certains bouddhistes (ils cherchent à être dans la spontanéité de l’instant), et tout ceci grâce au langage.
Le langage nous permet aussi d’évoquer des choses imaginaires comme une sirène par exemple, où on mélange un corps de femme à un corps de poisson, ou encore un griffon où l’on associe le corps d’un aigle avec celui d’un lion. Avec le langage, on peut aussi parler d’une chose qui n’est pas là comme le montrait Abélard avec sa formule célèbre « Nulla rose est » ; il n’y a pas de rose. Abélard disait  en substance : je peux évoquer ce qui fait l’essence de la rose, grâce au mot qui la signifie sans que pour autant il y ait présentement dans ma perception une rose réelle. Le langage a tellement le pouvoir de tout dire qu’il permet à l’homme d’inventer des mondes qui ne sont pas là comme dans les livres d’Héroïque Fantasy. Le langage nous permet de dépasser la réalité par la fiction.

Troisième argument : Le langage permet de pratiquement tout dire, car il permet d’élaborer des raisonnements. Ainsi dans le langage, il y a des connecteurs logiques pour étayer une démonstration scientifique ou  philosophique comme « mais, car, cependant, c’est pourquoi …. » Ainsi le langage nous permet de suivre les étapes d’un raisonnement.

Quatrième argument : Le langage nous donne la possibilité d’une grande souplesse pour évoquer le monde qui nous environne et nos sentiments par le biais de la poésie. Ainsi le poète retravaille la langue pour la faire chanter, et il peut même inventer des noms comme quand Rimbaud dans le poème les « Poètes de sept ans, » invente le verbe s’illuner pour évoquer la lumière de la lune, verbe composé à partir d’ autres verbes préexistants en français, le verbe ensoleiller et le verbe illuminer.
Le critique littéraire Roland Barthes disait d’ailleurs qu’en poésie, le mot « acquiert une dimension encyclopédique ». C’est à dire que l’auteur utilise le mot au sens propre et figuré en même temps : Par exemple, Éluard, dans un de ces poèmes dit que « La Terre est bleue comme une orange » ; il y a là un jeu de mots et d’images autour du mot « orange » qui désigne ici en même temps et le fruit, et la couleur. Prenons un autre exemple, avec le poète Jouve : « Dans la rivière, il y a une chanson qui coule »… Le verbe couler est aussi utilisé simultanément au sens propre et au sens figuré. Avec la poésie, le langage semble pouvoir tout dire, jusqu’à nos sentiments les plus intimes.

B) DEUXIÈME SOUS-PARTIE : MAIS LE LANGAGE NE NOUS DONNE QUAND MÊME PAS LA POSSIBILITÉ DE TOUT DIRE.

Premier argument : Le langage ne  nous donne pas la possibilité de tout dire, car chaque individu ne parle qu’un nombre restreint de langues. Or, chaque langue véhicule une conception différente du monde. Pour pouvoir tout dire, il faudrait donc être capable de parler toutes les langues du monde. Or, il y en a plusieurs milliers, il est donc impossible de pouvoir tout dire, car chaque individu est limité à quelques systèmes linguistiques, c’est à dire à quelques visions possibles du monde, mais n’a pas la possibilité de toutes les connaître. Ainsi chaque langue ne se focalise pas sur les mêmes choses. En anglais, on fait passer les adjectifs avant les noms, en français sauf exceptions, c’est l’inverse. L’anglais dit par exemple :  a grey cat, et le français dit : un chat gris. Aussi, l’anglais est une langue où on prête d’abord attention aux détails, alors qu’en français, la langue fait passer le nom général avant les adjectifs détaillant la réalité. Cet attachement aux détails fait que les systèmes scolaires de langue anglaise ont des programmes plus pratiques et empiriques que les systèmes scolaires de langue latine où l’enseignement est plus théorique que pratique. Cela est une répercussion de la langue. En plus, il y a des systèmes linguistiques, comme le hongrois et le wolof, où on ne distingue pas le pronom personnel à la troisième personne par la distinction genre masculin /féminin (comme en français où il y a: il ou elle) ; mais on distingue genre animé/inanimé ou encore genre humain/ non-humain. C’est une autre manière de découper la réalité qui se présente à nous dans ces langues. Selon les pays, on n’a pas le même vocabulaire, car les populations n’ont pas les mêmes besoins. Par exemple, dans une langue esquimaude on a comptabilisé jusqu’à 46 mots pour distinguer toutes les nuances de blanc. En français, on ne trouve pas une telle richesse de vocabulaire pour évoquer cet aspect de la réalité. Parler dans telle ou telle langue, ne permet pas de tout dire, mais de dire les choses dans un moule particulier, dans un « prêt à penser » linguistique.

Deuxième argument : L’homme n’a pas la possibilité de tout dire par le langage , car les mots sont généraux et les choses singulières.  Ceci a notamment été démontré par Bergson dans son livre la Pensée et le Mouvant. Dans cet ouvrage, Bergson déclare : « le langage nous fait croire à l’invariabilité de nos sensations ». Ainsi pour chaque type de sensation, nous ne disposons que d’un nombre restreint d’expressions, et de ce fait, on finit par croire que chaque sensation quand elle se présente, est semblable à celle que nous avons connues précédemment. Par exemple, pour dire « j’ai soif » en français, on ne dispose que d’un nombre restreint de formules comme « j’ai soif », « À boire ! ». À force d’utiliser toujours les mêmes formules quand j’ai soif, je finis par croire  que de même mes sensations de soif sont identiques, alors que d’une fois à l’autre, la sensation de la soif peut être assez variable. Comme les mots ne changent pas beaucoup à chaque fois que j’évoque la sensation de soif, je finis par croire aussi que la sensation elle-même est fixe d’une fois sur l’autre.

Troisième argument : L’homme n’a pas la possibilité de tout dire, car jamais on ne connaît de manière totale et parfaite même sa langue natale. Ainsi en français, un individu étant doté d’un niveau de langue moyen ne connaîtra qu’environ six mille à sept mille mots de vocabulaire ; les linguistes, par contre, ont constaté que les plus grands écrivains de la langue française comme Hugo, Balzac, Zola disposaient d’un vocabulaire d’environ 40 000 mots. Mais même un grand écrivain ne pourra pas tout connaître dans la mesure où il existe des répertoire de mots dans toute langue plutôt propres à tel ou tel métier, par exemple on a un vocabulaire spécialisé en médecine, chez les marins, etc… C’est pourquoi tout individu s’il parcourt un dictionnaire de sa langue natale découvrira des mots dont le sens lui est inconnu, voire des mots dont il n’a jamais entendu parler.

DEUXIÈME PARTIE : AVEC LE LANGAGE, EST-IL PERMIS DE TOUT DIRE ?

A) PREMIÈRE SOUS-PARTIE : IL NE NOUS EST PAS PERMIS DE TOUT DIRE DANS CERTAINES CIRCONSTANCES.

Premier argument : Il n’est pas permis toujours de tout dire , quand ce qu’on doit annoncer aux autres est douloureux, blessant. Prenons par exemple le cas d’un médecin qui doit annoncer à son patient qu’il a une maladie dont on ne peut guérir. Dans certains cas, les médecins ne préfèrent pas dire la vérité à leurs patients (quand ceux-ci sont déjà fortement démoralisés, car ils ont peur que leur révélation ne précipite l’individu dans le désespoir, et à une fin encore plus rapide).
On se doit donc de ne pas tout dire dans certaines circonstances par délicatesse  et par compassion.

Deuxième argument : Il n’est pas permis de tout dire aux autres sur ce que l’on pense d’eux, car dire tout ce que l’on pense à toute personne, c’est forcément s’exposer à des représailles. Étant donné la grande susceptibilité  de la majeure partie des humains ; on est obligé de ne pas tout dire. La vie sociale contraint tout homme, malheureusement à une certaine hypocrisie. C’est pourquoi Pascal dans ses Pensées déplore  la comédie permanente que les humains se font entre eux. Ainsi Pascal déclare : « On ne fait que s ‘entre-tromper ». Les humains sont les dupes les uns des autres. On n’apprécie guère, en général que l’on nous fasse remarquer nos défauts ; Pascal voit dans cette susceptibilité une répulsion pour la vérité. Souvent remarque le philosophe, on préfère la flatterie  à la vérité : « on ne veut pas voir la vérité, on ne veut pas qu’on nous la dise , on nous la cache …».
Il n’est donc pas permis de tout dire, car sinon la vie en société deviendrait ingérable.

Troisième argument : Il n’est pas permis de tout dire sur soi, à cause de la méchanceté humaine. Notamment, il n’est pas bon d’exposer sa vie privée, car il se trouve toujours certains individus utilisant ces renseignements à mauvais escient. Plus l’individu reste discret sur sa vie privée, moins il laisse de prise vis à vis d’éventuels ennemis.

Quatrième argument : Il n’est pas permis de tout dire dans un régime dictatorial. Les individus n’ont pas toujours accès à la liberté d’expression, et de toute façon, la liberté d’expression n’a jamais été totale sous quelque régime que ce soit. Il est bien évident que plus les individus vivent sous un régime oppressant, moins il y a de liberté d’expression. Sous le régime soviétique, on essayait d’empêcher l’expression d’opinions dissidentes en pratiquant de manière systématique la nomalisation. Par exemple, les journalistes au lieu d’écrire : « mes thèses sont justes » écrivaient la justesse de mes théses, ou encore au lieu de dire le gouvernement suit une politique en faveur du peuple, on écrivait « la politique populaire du gouvernement ». La nomalisation pratiquée de manière systématique dans la presse soviétique et dans les discours de Staline, sous-entendait que l’opinion contraire n’était pas admissible, ni même envisageable.
G.Orwell dans son roman 1984, montre aussi à quel point sous un régime dictatorial, il n’est non seulement par permis de tout dire, mais même on s ‘arrange pour pouvoir éviter toute pensée non politiquement correcte, de réduire au maximum le vocabulaire. En appauvrissant le vocabulaire, on appauvrit la pensée, de telle manière à ce que les individus disposent d’un esprit critique minimal. Dans le roman d’Orwell, cette langue censée désemcombrer l’esprit de toute idée subversive est appelée « la novlangue ». Ainsi Orwell nous dit que dans la novlangue le mot « libre » ne peut plus s’employer qu’au sens propre comme pour dire « la route est libre », « la place est libre » ; mais le mot libre ne peut plus s’employer au sens figuré, au sens de liberté politique ou de liberté d’expression.

B) DEUXIÈME SOUS-PARTIE : IL EST PERMIS DE TOUT DIRE SOUS CERTAINES CONDITIONS.

Premier argument : À un niveau privé, il est quasiment permis de tout dire si on a affaire à un ami véritable. Ce qui fonde d’ailleurs l’amitié, c’est la sincérité. Ainsi Plutarque  estimait : « entre amis, tout est vrai, rien n’est simulé, ni feint ». Avec l’ami, on peut s’épancher sur des problèmes intimes, car on sait qu’ensuite, il n’en profitera pas pour nous déstabiliser. Avec un vrai ami, il n’est pas besoin de contrôler tout ce que l’on va dire.

Deuxième argument : Avec un médecin, s’il y a secret professionnel, l’individu peut se permettre de tout dire. Dans certaines pratiques thérapeutiques, l’individu est d’ailleurs sensé quasiment tout dire pour pouvoir « exorciser le passé ». Les psycho-thérapies sont très souvent basées sur la parole et elles exigent donc de lever les inhibitions du patient par ce moyen.

Troisième argument : Dans un régime démocratique, il est quasiment permis de tout dire. Néanmoins, il existe toujours des sujets tabous dans toute société. Par ailleurs, la liberté d’expression ne veut pas dire laisser exprimer des opinions qui mettraient en danger des concitoyens, comme par exemple, la pédophilie qui ne peut être admise en aucun cas.

CONCLUSION
On peut donc quasiment tout dire avec le langage ; seulement , il faut mettre des barrières éthiques dans l’utilisation du langage. C’est pour cela que la bienséance réclame de nous une certaine retenue dans le langage, c’est ce qu’on appelle la politesse. La politesse (qui nous restreint dans notre parler à autrui) nous permet d’avoir des relations pacifiques avec tout individu inconnu que nous rencontrons.

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